Le Couvent

Du Pèlerinage au centre culturel

Lorsqu'en janvier 1997, le père provincial des Oblats de Marie Immaculée, en visite au couvent de Saint-Ulrich, annonça aux religieux encore présents dans cette maison, au nombre de cinq, la décision de procéder à sa fermeture dès l'année suivante, ce fut « la stupéfaction » ; les pères ne « voulurent pas y croire »… Mais sans doute fut-ce aussi, pour ces frères, une manière de consolation d'apprendre que la ville de Sarrebourg se porta immédiatement acquéreuse du complexe, afin de lui épargner d'inévitables dégradations, voire une probable destruction.

 

En accueillant d’abord le Centre international des Chemins du baroque, le label discographique K. 617 filiale de la Société d’Économie Mixte (S.E.M.) « Le Couvent », et enfin l’association des Amis de Saint-Ulrich (dernière structure aujourd’hui en fonction au Couvent), le couvent de Saint-Ulrich substitue à son ancienne vocation cultuelle une fonction culturelle, à l'exemple de tant d'autres édifices religieux désaffectés ; aux prières des oblats, succèdent les chants des artistes. Répéter, dans ces lieux, les Vêpres de la Bienheureuse Vierge Marie ou les Répons pour la Semaine sainte ne sera sans doute pas déplacé… Une manière, sans doute, non seulement d'assurer la protection d'un élément du patrimoine historique mosellan, mais aussi une façon de prolonger, dans l'esprit, une histoire pluriséculaire, patiemment reconstituée par Joseph Elmerich*.

Saint Ulrich, évêque d'Augsbourg

Le couvent des Oblats se trouvait placé sous le patronage de saint Ulrich (Xe siècle), moine bénédictin natif d'Augsbourg, dont il devint évêque en 923. Proche de l'empereur Othon Ier, il sut protéger son peuple des envahisseurs hongrois. Mort en 993, il fut canonisé vingt ans plus tard. La première mention d'une chapelle dédiée à saint Ulrich remonte à 1433. Très tôt sans doute, et en tout cas, de façon certaine, à partir du XVIIIe siècle, elle devint un lieu de pèlerinage fréquenté, non seulement le jour de la fête du saint (le 4 juillet), mais aussi lors d'autres festivités telles que les lundis de Pâques ou de Pentecôte ou l'Ascension.

 

Les conséquences de la Révolution se révélèrent, à Sarrebourg comme ailleurs, funestes : pèlerinage abandonné, chapelle « dévastée, pillée, souillée »… L'ensemble fut vendu comme bien national. À la faveur du retour à la liberté du culte, le pèlerinage revint à Dolving, qui relevait alors de l'évêché de Nancy. Puis le legs d'un prêtre rendit possible, à partir de 1849, la construction d'un édifice devant servir de « maison de retraite pour les prêtres âgés et infirmes des secteurs de langue allemande de Sarrebourg et de Château-Salins ». Toutefois, rebutés sans doute par l'isolement du lieu, la solitude ou encore la pénurie de moyens de communications, les religieux n'affluèrent point. Il fallut se rendre à l'évidence : « on ne se plaisait pas à Saint-Ulrich ». En raison de son état d'abandon, la maison fut proposée à la vente en 1866, sans toutefois trouver d'acheteur. Elle demeura vide jusqu'en 1880. À cette date, l'évêque de Metz – les arrondissements de Sarrebourg et de Château-Salins étant « tombés » dans son diocèse du fait de l'Annexion de droit – en fit l'acquisition, pour la donner aussitôt à la mense épiscopale**.

Les Oblats de Marie Immaculée

Une nouvelle page de l'histoire de Saint-Ulrich débute alors. Pour quelque cent vingt ans***, le pèlerinage sarrebourgeois se trouvera lié à l'histoire d'un nouvel ordre religieux, celui des Oblats de Marie Immaculée, congrégation fondée en 1826 par Eugène de Mazenod (1782-1861). Vouée d'abord à l'apostolat des campagnes françaises, elle étendit, du vivant de son fondateur, sa vocation missionnaire à l'Afrique et au Nouveau Monde. Contrainte de quitter le territoire français, venue de Nancy, une poignée de religieux appartenant à cet ordre non autorisé par les lois Ferry, s'installa à Saint-Ulrich en cette année 1880. Ils relevaient de la province d'Allemagne ; la province d'Alsace-Lorraine de leur ordre ne sera en effet créée qu'au lendemain de la Grande-Guerre, en 1919. L'installation, en 1925, du noviciat (jusqu'alors basé à Rouffach, département du Haut-Rhin) accrut l'importance de la maison sarrebourgeoise. Les fêtes du jubilé de la présence des oblats en terre mosellane provoquèrent, en 1931, un afflux de pèlerins.

 

La Seconde Guerre mondiale n'épargna pas Saint-Ulrich. En juillet 1941, les pères oblats furent expulsés de leur couvent par la Gestapo, puis leurs biens confisqués en 1943. Les bâtiments servirent, en septembre 1944, de cantonnement pour l'armée allemande, peu avant la Libération. Après-guerre, Saint-Ulrich ne tarda point à se repeupler, les pères entreprenant des travaux ; ainsi, l'installation du chauffage central et de l'eau courante dans les chambres… Si la fréquentation demeurait élevée à l'occasion des fêtes du saint patron, peu de fidèles, en revanche, assistaient à la messe et le nombre des Oblats ne cessa pas de diminuer, leur moyenne d'âge, quant à elle, tendant à s'élever. La crise des vocations et la nécessité, pour l'ordre, de définir de nouvelles priorités missionnaires conduisirent à la fermeture de Saint-Ulrich, marquée par une messe d'adieu célébrée par Mgr Pierre Raffin, évêque de Metz.

D'un sacerdoce à l'autre

D’abord géré par l’association du Centre International des Chemins du Baroque (CICB) qui regroupait déjà toutes les activités de coopération en Amérique latine, le Couvent de Saint-Ulrich abritait également le label discographique K617, ainsi que le Festival de Musique de Sarrebourg. Une recommandation expresse du ministère des Affaires étrangères conduisit en 2003 partenaires publics et privés à se regrouper au sein d’une société anonyme d’économie à vocation culturelle revêtue d’une délégation de service public. C’est alors que d’ambitieux travaux de rénovation furent mis en œuvre afin de sortir le couvent de l’état d’abandon et de vétusté auquel une communauté aussi vieillissante qu’attachante – il ne restait alors que cinq pères oblats à Saint-Ulrich – n’avait pu porter remède. Ainsi, fut refaite la toiture du bâtiment principal déjà dévastée par la tempête de décembre 1999, tandis que toutes les anciennes cellules des religieux étaient rénovées et désormais dotées d’un équipement sanitaire approprié. Elles furent bien vite complétées par un ensemble de chambres individuelles venues « réinventer » les combles, portant l’équipement d’accueil de l’ancien couvent de Saint-Ulrich à vingt-sept unités.

 

Enfin, la transformation de la grange a permis de créer un auditorium de quelque cent trente places. Le bâtiment d'accueil a également été agrandi, afin d'y installer les bureaux et une salle de réunion. À cela s’ajoute un salon de musique, tout en couleurs vives et colonnades, en trompe-l'œil peint par les élèves du lycée professionnel Labroise de Sarrebourg, dans le cadre d'un projet pédagogique mené à bien en 2004 sous la direction de l'artiste plasticien Christian Chabert.

*Les brèves informations historiques qu’on lira ci-contre sont extraites d’un article de Philippe Hoch (rédacteur en chef) paru dans le quatrième numéro (2005) de la revue semestrielle 50 sept. éditée par le Conseil Général de la Moselle. Cet article faisait lui-même référence à la monographie de Joseph Elmerich, Saint-Ulrich ou 120 ans de Pères Oblats de Marie Immaculée au Pays de Sarrebourg, Sarrebourg : Société d'histoire et d'archéologie de la Lorraine (section de Sarrebourg), 1998.

**Mense : ce terme de droit canon, emprunté au latin mensa (table), désigne, selon le Dictionnaire de l'Académie française, une « portion des biens qui fournissent un revenu à une communauté ecclésiastique ou à un prélat », en l'occurrence l'évêque.

*** Pour cette période, les renseignements abondent, grâce à la tenue d'une sorte de journal de bord, dans lequel se trouvaient consignés tous les événements importants survenant au fil des années. Il s'agit du Codex historicus du couvent, ouvert dès 1880 et tenu jusqu'en janvier 1997.